On a tous eu cette pensée : “Tant qu’à lire… autant que ce soit utile.”
Je me la suis déjà faite aussi. Quand on connaît tous les bénéfices de la lecture, on a envie que chaque livre serve à quelque chose : qu’il enrichisse, qu’il développe, qu’il construise… On rêve de livres qui transmettent de belles valeurs, nourrissent l’imaginaire, développent le vocabulaire ou éveillent l’esprit critique.
Mais au fond… est-ce qu’on ne passe pas parfois à côté de l’essentiel ?
Parce que la lecture la plus précieuse pour un enfant, c’est souvent celle qu’il choisit lui-même. Celle qu’il lit par envie. Pas celle qu’on impose: la lecture plaisir. Celle qui donne envie de tourner encore une page. Celle qui fait rire, rêver, vibrer. Celle qui transforme peu à peu le livre en refuge, en habitude, en compagnon.
Et paradoxalement, c’est souvent cette lecture-là… qui fait le plus grandir. Comme j'aime à le dire "l’enfant se forme d’abord par le goût du bon, du beau et du vrai, avant de se former par la raison".
Le plaisir de lire : un moteur essentiel des apprentissages
On aimerait parfois que chaque lecture soit “utile”. Qu’elle enrichisse le vocabulaire, développe la culture générale ou transmette de belles valeurs.
Mais nombreux sont les chercheurs et spécialistes de l’enfance à rappeler une idée essentielle : avant même les apprentissages, ce qui compte, c’est le désir d’apprendre.
Pour la lecture c’est la même chose, un enfant qui prend plaisir à lire… lit davantage.
Et un enfant qui lit davantage progresse naturellement.
1. La motivation : la véritable porte d’entrée des apprentissages
Céline Alvarez explique dans Les lois naturelles de l’enfant que l’enfant possède un désir spontané d’apprendre lorsqu’il évolue dans un environnement :
- stimulant,
- sécurisant,
- riche en découvertes.
Cette idée est également développée par Philippe Meirieu pour qui la motivation n’est pas un “bonus” que l’on ajoute après coup : elle est au cœur même des apprentissages.
Dans Apprendre… oui, mais comment ?, il explique que l’on n’apprend durablement que ce qui fait sens pour nous. Un enfant apprend mieux lorsqu’il est animé par :
- la curiosité,
- l’envie de découvrir,
- le plaisir d’explorer.
La motivation n’est donc pas secondaire : elle constitue la condition d’entrée dans les apprentissages.
Cela change profondément notre regard sur la lecture. Car avant de chercher à faire lire “de grands livres”, il faut d’abord aider l’enfant à associer les livres à quelque chose de positif et désirable.
2. Le cerveau apprend mieux lorsqu’il éprouve du plaisir
Le chercheur américain Daniel Willingham, spécialiste des sciences cognitives, montre lui aussi que le cerveau aime apprendre… mais à certaines conditions.
Dans ses travaux, il explique que la motivation naît souvent :
- du plaisir de comprendre,
- du sentiment de progresser,
- et de petites réussites répétées.
Lorsqu’un enfant comprend une histoire, s’attache à des personnages ou ressent la satisfaction de terminer un livre, son cerveau associe la lecture à une expérience gratifiante.
À l’inverse, une lecture vécue comme trop difficile ou imposée trop tôt peut créer du découragement. Le plaisir n’est donc pas l’opposé de l’apprentissage. Il en est souvent le carburant.
3. Plus un enfant aime lire… plus il lit
Et c’est là tout le paradoxe. On pense parfois qu’il faut pousser les enfants vers des lectures “éducatives” pour les faire progresser. Mais dans les faits, ce sont souvent les lectures choisies par plaisir qui créent les lecteurs les plus solides.
Parce qu’un enfant qui aime lire :
- lit plus souvent,
- lit plus longtemps,
- explore davantage de genres,
- enrichit naturellement son vocabulaire,
- développe sa concentration et son imagination.
Les études du Centre National du Livre montrent d’ailleurs que les jeunes lisent moins pour le plaisir qu’auparavant. Pourtant, ceux qui gardent une pratique régulière de lecture sont souvent ceux qui ont trouvé des formats qui leur plaisent vraiment : romans captivants, mangas, bandes dessinées, documentaires passionnants…
Car le goût de lire précède souvent tous les autres bénéfices de la lecture.
Comment aider un enfant à trouver ses lectures plaisir ?
Le goût de lire ne naît pas toujours spontanément. Et contrairement à ce que l’on imagine parfois, il ne dépend pas uniquement du niveau scolaire ou des capacités de lecture.
Souvent, un enfant devient lecteur lorsqu’il découvre un livre qui lui donne envie de recommencer. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut l’aider à rencontrer ces lectures plaisir.
1. Les laisser choisir des livres qui leur plaisent
Un enfant qui choisit lui-même son livre ne lit pas de la même manière. Il s’engage davantage dans l’histoire parce qu’elle répond à quelque chose qui l’attire profondément:
- une passion,
- un personnage,
- un sujet,
- un style d’humour,
- un univers graphique…
Et peu importe parfois que ce soit une BD, un manga, un documentaire animalier ou une série de petits romans. L’essentiel, au départ, c’est de créer cette association : lire = plaisir.
Cela ne veut pas dire renoncer à toute exigence sur la qualité des contenus. L’idée est plutôt de construire une bibliothèque dans laquelle les enfants peuvent choisir librement… parmi de bons livres.
2. Alterner entre leurs choix… et les nôtres
Il n’est pas nécessaire d’opposer liberté et transmission. Un bon équilibre peut simplement consister à alterner :
- un livre choisi par l’enfant,
- puis une découverte proposée par le parent.
Cela permet :
- de respecter ses goûts,
- tout en élargissant progressivement ses horizons.
Un enfant qui se sent écouté acceptera souvent plus facilement de découvrir autre chose.
3. Valoriser leurs lectures
Parfois, ce qui donne envie de lire, ce n’est pas seulement le livre… mais l’attention qu’il suscite autour de lui. Quand un enfant sent que ses lectures intéressent vraiment les adultes, elles prennent de la valeur.
Quelques questions simples suffisent :
- Qu’est-ce que tu as aimé ?
- Quel personnage t’a fait rire ?
- Tu aimerais lire la suite ?
- Tu me raconterais l’histoire ?
Ces échanges montrent que la lecture n’est pas seulement un exercice scolaire :
c’est aussi une source de joie, d’émotions et de partage.
4. Ne pas sous-estimer le pouvoir de l’humour
Les livres qui font rire sont souvent de formidables déclencheurs de lecture. L’humour :
- enlève la pression,
- crée du plaisir immédiat,
- donne envie de tourner les pages,
- et aide certains enfants à reprendre confiance avec les livres.
Un enfant qui rit en lisant est déjà en train de construire quelque chose de précieux :
une relation positive et vivante à la lecture.
Et c’est souvent cette relation-là qui fera de lui, plus tard, un véritable lecteur. N’hésitez pas à aller jeter un coup d'œil à notre sélection sur ce thème.
Finalement, faut-il choisir entre plaisir et apprentissage ?
Peut-être que la vraie question n’est pas : “Ce livre est-il utile ?”, mais plutôt : “Est-ce que ce livre donne envie de lire encore ?”
Car un enfant qui prend plaisir à lire finit presque toujours par être un bon lecteur. La lecture plaisir n’est pas l’ennemie des lectures qui font grandir. Elle en est souvent le point de départ.
Et parfois, le plus beau cadeau que l’on puisse transmettre à un enfant, ce n’est pas seulement une “bonne lecture”… C’est le désir de devenir lecteur pour la vie.
Par Claire
Sources
- Les lois naturelles de l’enfant, Céline Alvarez, 2016
- Apprendre… oui, mais comment ?, Philippe Meirieu, 2017
- Pourquoi les enfants n'aiment pas l'école, Daniel Willingham, 2009
- Les jeunes Français et la lecture en 2026, Centre National du Livre