Par Claire
On l’entend souvent. Et pour une fois, ce n’est pas qu’un cliché : les chiffres le montrent clairement.
Selon le rapport du Centre National du Livre 2026, 76 % des garçons lisent pour leurs loisirs, contre 86 % des filles. Dix points d’écart.
Derrière ce constat se cache une vraie question : pourquoi les garçons décrochent-ils davantage de la lecture ? Est-ce une question d’éducation ? de stéréotypes ? d’écrans ? de types de lectures proposées ?
Car les garçons ne lisent pas forcément moins “par nature”. Souvent, ils lisent autrement, ou peinent peut-être davantage à trouver des livres dans lesquels ils se reconnaissent vraiment.
Ce sujet est loin d’être anodin. Dans un monde où les écrans captent une part croissante de l’attention des enfants, le rapport qu’un garçon construit avec la lecture joue un rôle important dans sa capacité à développer son imaginaire, son attention, son langage et même sa confiance intellectuelle.
Alors comment expliquer ce décalage ? Et surtout : comment aider les garçons à garder le goût de lire ?
Un constat désormais bien documenté
Les écarts entre filles et garçons face à la lecture apparaissent dans quasiment toutes les grandes études internationales.
Les résultats de l’enquête PISA 2022 montrent que, dans les pays de l’OCDE, les filles obtiennent des scores nettement supérieurs aux garçons en lecture (488 points contre 464).
Et cet écart se retrouve aussi dans les habitudes de lecture du quotidien.
Le rapport du Centre National du Livre 2026 montre notamment que :
- les garçons lisent moins souvent ;
- ils lisent moins longtemps ;
- et le décrochage s’accentue fortement à l’adolescence.
Chez les 16-19 ans :
- seuls 56 % des garçons lisent encore pour leurs loisirs ;
- leur temps moyen de lecture tombe à seulement 10 minutes par jour.
Autrement dit : presque un garçon sur deux ne lit plus à l’adolescence.
Pourquoi les garçons décrochent-ils davantage ?
Une activité encore perçue comme “féminine”
C’est probablement l’un des constats les plus frappants des études récentes : la lecture reste fortement marquée par les stéréotypes de genre.
Dans Faites-les lire !, le neuroscientifique Michel Desmurget écrit :
“Le fait d’être un garçon ampute d’un tiers la probabilité de profiter quotidiennement de la lecture partagée.”
Dès l’enfance, la lecture est souvent associée à des figures féminines :
- les mères qui lisent les histoires du soir ;
- les enseignantes ;
- les professeures de lettres ;
- les documentalistes.
Marie-Christine Ferrandon, présidente de l’association Lecture Jeunesse, souligne que beaucoup de garçons grandissent avec l’idée implicite que lire serait davantage une activité “faite pour les filles”.
Plus ils grandissent, plus certains peuvent avoir le sentiment que lire ne correspond pas vraiment à l’image qu’ils se font d’eux-mêmes.
Les écrans captent davantage les garçons
Le rapport du CNL montre également que les garçons passent davantage de temps devant les écrans que les filles.
Chez les 16-19 ans, ils y consacrent près de 4h48 par jour.
Jeux vidéo, vidéos courtes, réseaux sociaux, contenus ultra-stimulants… Ces formats sollicitent l’attention de manière immédiate et rendent parfois plus difficile l’entrée dans des activités qui demandent davantage de lenteur et de concentration.
Et le décrochage commence tôt : les études montrent que le recul de la lecture chez les garçons apparaît souvent dès 10-12 ans, précisément au moment où les usages numériques explosent.
Des goûts de lecture parfois mal valorisés
Les garçons lisent aussi… différemment.
De nombreuses études montrent qu’ils se tournent davantage vers :
- les bandes dessinées ;
- les mangas ;
- les documentaires ;
- les récits d’aventure ou d’action.
À l’inverse, l’école valorise souvent davantage :
- le roman ;
- la poésie ;
- le théâtre ;
- les récits plus introspectifs.
Le rapport de l’IGÉSR 2025 souligne que ce décalage peut involontairement défavoriser les garçons, dont les goûts de lecture correspondent moins aux formats traditionnellement valorisés à l’école.
Pour autant, il serait faux de considérer la BD ou le manga comme des “sous-lectures”. Comme le rappelle très bien l’article Lire une BD, une simple distraction ?, la bande dessinée développe aussi l’inférence, l’attention, le vocabulaire et le goût de lire.
Et surtout : un enfant qui lit des mangas ou des BD lit déjà. C’est souvent une porte d’entrée précieuse vers des lectures plus longues.
Comment aider les garçons à garder le goût de lire ?
Commencer tôt
Le rapport à la lecture se construit très tôt.
Les garçons à qui l’on lit régulièrement des histoires dès l’enfance ont beaucoup plus de chances de conserver un lien positif avec les livres plus tard.
Avant même de savoir lire, un enfant associe déjà les livres :
- au plaisir ;
- à l’imaginaire ;
- à un moment partagé ;
- à une relation affective.
Ces expériences comptent énormément.
Diversifier les lectures
Tous les enfants n’entrent pas dans les livres de la même manière.
Comme évoqué plus haut, certains garçons accrochent plus facilement avec les récits d’aventure, BD, mangas, documentaires, livres humoristiques…
Et ce n’est pas “moins bien”.
Parfois, vouloir absolument imposer “les bons livres” trop tôt finit surtout par dégoûter de lire.
Le plus important reste souvent de trouver la porte d’entrée qui donnera envie de continuer.
Installer des habitudes simples et régulières
Quelques minutes de lecture chaque jour peuvent suffire à maintenir un lien vivant avec les livres :
- 10 minutes avant de dormir ;
- un temps calme après l’école ;
- une lecture partagée le week-end ;
- un moment de lecture autonome quotidien.
La régularité compte souvent davantage que la quantité.
Et surtout : la lecture doit rester associée au plaisir, pas uniquement à la performance scolaire.
Faire exister des modèles masculins lecteurs
C’est probablement l’un des leviers les plus sous-estimés.
Quand un garçon voit :
- son père lire ;
- un grand frère ouvrir un livre ;
- un grand-père parler de ses lectures ;
- des hommes transmettre des histoires avec plaisir ;
la lecture cesse d’être perçue comme une activité “faite pour les filles”.
La transmission passe énormément par l’exemple.
Parfois, voir un père lire régulièrement a plus d’impact que de longs discours sur l’importance des livres.
Préserver le lien entre les garçons et les livres
Quand un garçon décroche de la lecture, ce n’est pas forcément qu’il “n’aime pas lire”.
Parfois :
- il n’a pas trouvé les bons livres ;
- il associe la lecture uniquement à l’école ;
- les écrans ont progressivement pris toute la place ;
- ou il a simplement le sentiment que ce monde n’est pas vraiment fait pour lui.
Le goût de lire reste quelque chose de fragile.
Et probablement encore plus aujourd’hui.
L’enjeu n’est peut-être pas de faire lire “plus” à tout prix.
Mais de réussir à préserver ce lien essentiel entre un enfant et les histoires.
Sources
- Michel Desmurget, Faites-les lire ! (2023), La Fabrique du crétin digital (2019), interview Millénaire 3 (2024).
- Centre National du Livre (CNL), Étude nationale sur les pratiques de lecture des jeunes en France (2024-2026).