Des livres beaux, simples et vrais pour les enfants

Ce que les livres nous révèlent de nos enfants

Ce que les livres nous révèlent de nos enfants

Il y a quelques jours, j’ai rencontré Félicité de Carayon, fondatrice d’Apprentem. Au fil de notre conversation, elle a prononcé une phrase toute simple : « La lecture est un outil incroyable pour nourrir la relation avec son enfant. »

Je l’ai notée. Et surtout, elle m’est restée. Parce qu’en y réfléchissant, je me suis dit : mais oui, évidemment.

On parle beaucoup de tout ce que la lecture apporte aux enfants : du vocabulaire, de la concentration, de l’imagination, de la culture… Mais peut-être pas assez de tout ce qu’elle crée entre nous et eux.

Le livre nous oblige à nous arrêter

Nos journées de parents sont pleines. On prépare le dîner en répondant à une question, on range en écoutant le récit de la journée, on pense déjà à ce qu’il faudra faire ensuite. Même lorsque nous sommes avec nos enfants, il est finalement assez rare que nous ne fassions qu’une seule chose à la fois.

Mais quand on ouvre un livre avec eux, de toute façon, on ne peut plus vraiment faire autre chose. Il faut tenir le livre, suivre les lignes, regarder les images, tourner les pages. L’enfant vient parfois se blottir contre nous. Il entend notre voix changer au fil des personnages. On rit au même moment. On attend la suite ensemble.

Pendant quelques minutes, on est simplement là. Avec lui. Et ce sentiment que la lecture nourrit la relation n’est pas seulement intuitif. En 2020, une étude publiée dans Developmental Psychology a suivi 293 mères et leurs enfants entre 6 et 18 mois. Les chercheurs ont observé que la lecture partagée à 6 mois était associée, à 18 mois, à davantage de chaleur parentale et de sensibilité dans les interactions, ainsi qu’à moins de stress parental.

Autrement dit, la lecture partagée semble avoir des effets qui dépassent largement l’apprentissage du langage : elle peut aussi participer à la qualité de la relation parent-enfant.

Nous ne lisons pas seulement la même histoire : nous vivons quelque chose ensemble

Il y a quelque temps, je lisais à mes filles une histoire dans laquelle un petit garçon était atteint d’une grave maladie. À un moment, ma voix s’est cassée. Elles m’ont regardée.

« Maman… tu pleures ? »

Oui, je pleurais. Et tout à coup, cette histoire n’était plus simplement celle d’un personnage. Nous étions émues ensemble. Elles découvraient que cette histoire pouvait me toucher, moi aussi. Que les adultes pouvaient avoir le cœur serré par les mêmes personnages, être bouleversés par les mêmes mots. Je pense qu’elles se souviendront de cette lecture. Et moi aussi.

Parce qu’un livre peut devenir une expérience vécue en commun : un éclat de rire, une peur, une émotion, une phrase que l’on répétera encore des années plus tard.

Certains livres finissent ainsi par faire partie de l’histoire d’une famille. Celui que Papa lisait avec une voix impossible. Celui que Maman n’arrivait jamais à terminer sans pleurer. Celui que l’on a demandé trente fois de suite.

Nos cerveaux aussi se mettent, d’une certaine manière, au diapason

Ce sentiment d’attention partagée a même été observé au niveau cérébral. En 2023, des chercheurs de l’université normale de Pékin ont enregistré simultanément l’activité cérébrale de mères et de jeunes enfants pendant qu’ils lisaient un livre ensemble. À l’aide d’une technique d’imagerie appelée fNIRS, ils ont observé une synchronisation de certaines activités cérébrales entre la mère et l’enfant pendant la lecture partagée.

L’étude portait sur 39 duos mère-enfant dont les données étaient exploitables, avec des enfants âgés de 19 à 46 mois. Les chercheurs ont notamment relevé une synchronisation dans une région impliquée dans le traitement du langage et de l’information auditive ; cette synchronisation était liée à l’expérience de lecture partagée et, chez les enfants les plus âgés de l’échantillon, à leurs capacités langagières.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que parent et enfant « pensent la même chose ». Mais l’image est belle : pendant que nous suivons ensemble une histoire, notre attention, nos paroles, nos regards et même certains rythmes de notre activité cérébrale se coordonnent.

Les livres nous permettent de parler de ce dont on ne sait pas toujours parler

Et puis il y a tout ce qu’une histoire fait entrer dans la conversation. L’amitié, la jalousie, le courage, la peur, la mort, le harcèlement, l'injustice, le pardon....  Autant de sujets importants que l’on aimerait parfois aborder avec nos enfants… sans forcément savoir comment commencer.

Arriver face à son enfant et lui demander :« Et toi, que ferais-tu si un camarade était harcelé ? » peut sembler un peu artificiel. Mais lorsqu’un personnage du livre se retrouve rejeté ou humilié, la question vient presque naturellement : « Pourquoi tu crois qu’ils font ça ? », « Toi, tu aurais fait quoi à sa place ? »

Le livre crée une petite distance. On ne parle pas directement de lui. On parle d’un personnage. Et justement parce qu’il ne se sent pas interrogé ou évalué, l’enfant peut parfois dire beaucoup plus.

Et parfois, le livre nous révèle notre propre enfant

C’est peut-être ce que je trouve le plus précieux. Nous connaissons nos enfants mieux que personne. Et pourtant, leur monde intérieur nous échappe forcément en partie.

Une simple question posée au détour d’une histoire peut ouvrir une petite fenêtre. « Pourquoi tu crois qu’elle est triste ? », « Tu penses qu’il a eu raison ? », « Et toi, qu’est-ce que tu aurais fait ? », « Qu’est-ce qui va se passer maintenant, à ton avis ? ».

Et la réponse nous surprend. Parce qu’il n’a pas remarqué la même chose que nous. Parce qu’il prend la défense d’un personnage que nous avions presque oublié. Parce qu’une situation lui rappelle quelque chose vécu à l’école. Parce que ce qu’il trouve injuste, courageux ou inquiétant nous en dit soudain beaucoup sur sa manière de voir le monde.

On appelle parfois cela la lecture dialogique : lire avec l’enfant en laissant une place aux questions, aux commentaires, aux hypothèses et aux réactions plutôt que de simplement dérouler le texte. Nul besoin d’en faire une méthode. Il ne s’agit surtout pas de transformer l’histoire du soir en interrogatoire. Parfois, il faut simplement lire, tourner les pages, rire et profiter. Mais de temps en temps, une seule question peut suffire pour découvrir quelque chose que notre enfant ne nous aurait peut-être jamais raconté autrement.

Finalement, lire ensemble, c’est aussi apprendre à se connaître

Depuis cette conversation avec Félicité, je regarde ces moments de lecture un peu différemment.

Bien sûr que je veux que mes enfants aiment lire seuls, qu’ils découvrent de belles histoires, enrichissent leur vocabulaire, développent leur imagination et deviennent des lecteurs autonomes.

Mais je crois que je veux aussi continuer à avoir ces moments où le reste s’arrête. Quelques pages pendant lesquelles on ne fait rien d’autre qu’être ensemble.

Et parfois, au détour d’une histoire, une émotion, une réflexion ou une simple réponse nous laisse entrevoir un petit morceau de ce qui se passe dans sa tête et dans son cœur.

Sources 

  • Canfield, C. F. et al. (2020), Beyond Language: Impacts of Shared Reading on Parenting Stress and Early Parent–Child Relational Health, Developmental Psychology.
  • Zhai, Y. et al. (2023), Neural synchrony underlies the positive effect of shared reading on children’s language ability, Cerebral Cortex.
  • Pillinger, C. & Wood, C. (2022), revue systématique sur la lecture dialogique et ses effets sur le langage et les interactions parent-enfant.
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