Des livres beaux, simples et vrais pour les enfants

Faut-il interdire à un enfant de lire un livre ?

Faut-il interdire à un enfant de lire un livre ?

Quand elle était petite, ma fille rentrait régulièrement de la bibliothèque de l'école avec des livres d'une maison d'édition dont je tairai le nom. À chaque fois, j'avais la même réaction : illustrations médiocres, vocabulaire pauvre, histoires sans grand intérêt...

Alors je lui disais : « Celui-là, il peut retourner dans ton sac. On ne va pas le lire. »

Sur le moment, cela me semblait évident. Mais avec le recul, je me suis souvent posé la question : ai-je bien fait ?

Après tout, c'était elle qui l'avait choisi. Elle me le rapportait fièrement, heureuse de partager sa découverte. Et moi, en quelques secondes, je balayais son enthousiasme.

Aurais-je dû le lire avec elle ? En discuter ? Lui apprendre à distinguer ce qui est beau de ce qui l'est moins ?

En réalité, la réponse est loin d'être évidente. Car derrière cette simple question se cachent beaucoup d'autres interrogations. L'âge de l'enfant, bien sûr, mais aussi sa maturité, sa sensibilité, sa capacité à prendre du recul. Et puis, tous les livres ne se ressemblent pas : certains sont simplement médiocres, d'autres véhiculent des messages discutables, d'autres encore peuvent se révéler réellement inadaptés.

Alors, où placer le curseur ? Jusqu'où un parent doit-il filtrer les lectures de son enfant ? Comment trouver le juste équilibre entre protéger et apprendre progressivement à discerner ?

Le droit de lire n'importe quoi… vraiment ?

Dans ses célèbres Droits imprescriptibles du lecteur, Daniel Pennac évoque notamment « le droit de lire n'importe quoi ». J'aime beaucoup cette idée lorsqu'elle s'adresse à des adultes. Mais lorsqu'il s'agit d'enfants ou de jeunes en construction, je ne suis pas certaine d'être totalement d'accord.

Car tous les livres ne se valent pas. Nous ne choisissons pas au hasard ce que nos enfants mangent. Pourquoi serions-nous totalement indifférents à ce qui nourrit leur imaginaire ?

Les livres façonnent leur langage, leur sensibilité et leur manière de regarder le monde. Les histoires qu'ils découvrent aujourd'hui participent, discrètement, à la construction des adultes qu'ils deviendront demain.

Tous les livres ne se valent pas

Qu'est-ce qu'un "mauvais" livre ? La question est évidemment délicate et chacun y répondra avec sa propre sensibilité.

Mais certains éléments peuvent légitimement nous alerter :

  • un langage pauvre, vulgaire ou grossier ;
  • des illustrations agressives, peu soignées ou très standardisées ;
  • des récits qui banalisent la violence ou l'humiliation ;
  • des contenus anxiogènes ou inadaptés à l'âge de l'enfant ;
  • des messages dégradants sur les relations humaines ;
  • des histoires qui tournent systématiquement en dérision toute forme d'autorité, de famille ou d'engagement ;
  • des contenus hypersexualisés destinés à un public trop jeune.

À l'inverse, un livre peut aborder des sujets difficiles, provoquer des questions ou même déranger, sans être pour autant mauvais. Tout dépend de la manière dont ces sujets sont traités.

Autrement dit, tous les livres n'ont pas le même impact. Mais cela ne signifie pas qu'ils auront tous le même impact sur tous les enfants.

Tout dépend de l'enfant qui lit

Un livre ne devient pas dangereux simplement parce qu'il parle de la mort, de la guerre ou de la souffrance. Les grands classiques de la littérature jeunesse abordent souvent ces réalités.

En revanche, une lecture peut devenir problématique lorsqu'elle dépasse les capacités de compréhension d'un enfant ou qu'elle l'expose à des représentations qu'il n'est pas encore capable de mettre à distance.

Les spécialistes du développement de l'enfant rappellent d'ailleurs que les jeunes enfants ne disposent pas encore du même recul critique que les plus grands. Les travaux du psychologue Paul Harris (Harvard) montrent qu'avant 6 ou 7 ans, les enfants apprennent d'abord en faisant confiance aux adultes et aux récits qu'on leur présente : ils s'imprègnent davantage qu'ils n'analysent.

Puis, progressivement, l'esprit critique se construit. Les recherches de Melissa Koenig montrent que dès 4 ou 5 ans, les enfants commencent à distinguer une source fiable d'une source qui se trompe. Plus tard, entre 7 et 11 ans, ils deviennent capables de comparer différents points de vue et de prendre davantage de recul. À l'adolescence seulement apparaît une pensée plus abstraite, qui permet de discuter les idées et les valeurs portées par un récit.

Mais l'âge n'est qu'un repère parmi d'autres.

Deux enfants de 10 ans ne liront jamais exactement le même livre. Leur maturité, leur sensibilité, leur tempérament, leur histoire personnelle ou les épreuves qu'ils ont déjà traversées influencent profondément leur manière de recevoir une histoire.

Un même livre pourra rassurer un enfant, laisser un autre indifférent… ou au contraire profondément l'inquiéter.

C'est pourquoi les recommandations d'âge sont utiles, mais ne remplaceront jamais le regard des parents, qui connaissent leur enfant mieux que quiconque.

À mesure que l'enfant grandit, les livres deviennent aussi de merveilleux supports de discussion.

On peut lui demander :

  • Qu'as-tu aimé dans cette histoire ?
  • Quel personnage t'a marqué ?
  • Trouves-tu sa réaction juste ?
  • Qu'aurais-tu fait à sa place ?

Ces conversations lui apprennent progressivement qu'il n'est pas obligé d'adhérer à tout ce qu'il lit. Elles développent peu à peu son discernement.

Tout dépend aussi de ce que nous voulons transmettre

Il existe enfin un dernier critère, sans doute le plus personnel : notre propre projet éducatif.

Car un livre ne raconte jamais seulement une histoire. Il véhicule aussi une certaine vision de l'homme, des relations, de la famille, du courage, de l'amour ou de la liberté.

Aucun parent n'est totalement neutre face à cela. Nous faisons tous, consciemment ou non, des choix éducatifs.

La question n'est donc pas tant de savoir s'il existe une liste universelle des « bons » et des « mauvais » livres, mais de se demander si une lecture est cohérente avec les repères que nous souhaitons transmettre à nos enfants.

Alors, faut-il interdire ?

Ma réponse est finalement nuancée.

Oui, certains livres peuvent mériter d'être écartés. Lorsqu'un contenu banalise la violence, l'humiliation, l'hypersexualisation ou véhicule des représentations profondément contraires aux repères que nous souhaitons transmettre, il est légitime de poser une limite.

Mais cette interdiction devrait rester l'exception.

Car vouloir tout contrôler comporte aussi des risques. Plus un livre est interdit, plus il devient désirable. L'interdit attire. Un enfant qui grandit dans un environnement où certains sujets sont systématiquement censurés risque parfois de développer davantage de curiosité que de discernement.

Notre objectif n'est donc pas seulement de protéger nos enfants. Il est aussi de les accompagner progressivement jusqu'à ce qu'ils deviennent capables d'exercer leur propre jugement.

Lorsque nous choisissons de dire non, il est d'ailleurs préférable d'expliquer pourquoi.

Pas seulement : « Non. »

Mais plutôt : « Je préfère que tu ne lises pas ce livre parce que… »

L'enfant ne reçoit plus simplement une règle : il commence à comprendre les raisons qui la fondent.

Ce que je recommande concrètement

Avec les jeunes enfants :

  • privilégier des livres de qualité ;
  • ne pas culpabiliser de faire le tri ;
  • consacrer le temps de lecture à des ouvrages qui nourrissent véritablement leur imaginaire.

Car faire le tri ne veut pas dire tout contrôler. Cela signifie simplement prendre au sérieux ce que l'on met entre les mains de son enfant.

Mais aucun parent ne peut tout lire, tout connaître et tout évaluer. C'est précisément là qu'une sélection de confiance prend tout son sens : elle permet de choisir plus sereinement les livres que l'on souhaite transmettre à son enfant.

Avec les plus grands :

  • leur laisser davantage de liberté ;
  • lire certains livres avec eux ;
  • échanger autour des personnages et des choix qu'ils font ;
  • les aider à distinguer ce qui les fait grandir de ce qui les appauvrit.

L'objectif n'est pas qu'ils pensent comme nous. L'objectif est qu'ils apprennent, un jour, à penser par eux-mêmes.

En conclusion

Finalement, la question n'est peut-être pas : « Faut-il interdire ce livre ? »

La vraie question est plutôt : « Ce livre est-il adapté à mon enfant, aujourd'hui ? »

La réponse dépend du livre lui-même, bien sûr. Mais aussi de l'âge de l'enfant, de sa maturité, de sa sensibilité, de son histoire… et de ce que nous souhaitons lui transmettre.

Notre rôle n'est pas seulement de filtrer les contenus. Il est d'observer nos enfants, de les connaître, de les accompagner et, peu à peu, de leur apprendre à discerner par eux-mêmes ce qui les élève.

Car choisir un livre n'est jamais un acte anodin. C'est aussi choisir les histoires, les mots et les représentations avec lesquels ils grandiront. Et parce qu’aucun parent ne peut tout lire, tout vérifier, tout connaître, il est précieux de pouvoir s’appuyer sur des repères de confiance pour transmettre, plus simplement, ce qui élève vraiment.

Par Claire 

Sources:

  • Paul Harris (2012), Trusting What You're Told: How Children Learn from Others.
  • Daniel Pennac (1992), Comme un roman, “Droits imprescriptibles du lecteur”

 

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